Plumes n° 13, chez Asphodèle, récolte de mots : espérer, flotter, perdition, cap, sillage, bouteille, iceberg, vent, déambuler, bateau, continent, flots, amiral, génétique, sentiment, débarquer, faille et myrte, malhabile, muraille.

 

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Extrait du journal de Fanny...

Comme le dit si fièrement grand-papa, la génétique a fait de nous des marins de père en fils.

Oui. C'est vrai jusqu'à un certain point. Il me semble que, bien à l'abri derrière nos murailles boulonnaises, nous sommes devenus des terriens. A l'abri? Voire. Le vent des grandes marées balaie aussi les quais, les rues en pente, dans la vieille ville. Et ce vent venu de la mer, il est devenu notre compagnon de tous les jours. Celui qui, en une demi-heure, peut transformer ce pays que j'aime, lui donnant tour à tour le visage d'un ciel été, cuisant les herbes folles des Caps, puis d'une tempête violente, roulant des nuages d'un gris de plomb, crevant en "grains" subits et surprenant les passants, tout soudain en perdition! Il en est du climat de notre pays comme de nos sentiments: ensoleillé, grave, puissant, rude et merveilleux.

Combien de fois ai-je déambulé ainsi dans les rues de Boulogne, espérant rentrer sèche et gaie chez moi, libre de rêver à mes ancêtres corsaires - un peu de piraterie, un peu de marchandise... Il me semblait humer les parfums de myrte et de bois précieux, ramenés en métropole par des bateaux rutilants, voiliers ou clippers. Oh! Voir débarquer les épices et les pierres précieuses, en provenance des Indes orientales... D'Afrique! D'Amérique! Tous ces continents fabuleux, qui défilaient dans mon imaginaire, parce que j'étais née fille de l'océan, entre Manche et mer du Nord.

Boulogne a, de tout temps, été un port marchand.

Et quand il m'arrivait de longer la maison de La Beurière, je rêvais à tous ceux, simples marins pêcheurs, partis en mer du Nord en quête de morue, de cabillaud, pêcheurs de hareng, de sole ou de carrelet... Ils revenaient durs et hâlés, prêts à boire le café bouillant préparé par leurs femmes, bien tenu au chaud dans des bouteilles protégées de lainages. Et dans leur sillage, les Boulonnaises riaient, sous le soleil plissé de leurs coiffes de Porteloises. J'imaginais une de mes arrière-arrière-grands-mères, rassurée -une fois de plus- de voir revenir son homme. Heureuse, souriante. Soulagé que le navire familial ait échappé aux flots noirs, aux Abysses, aux icebergs, voire aux naufrageurs, qui, parfois, se dissimulaient dans les failles des rivages.

Qui pouvait bien être cette aïeule, qui avait laissé quelques mots malhabiles, dans un gros cahier de comptes, alternant parfois une addition et une action de grâces, sur le papier grossier ?  Mon attention flottait, telle un vaisseau amiral filant gaiement sous sa voilure... J'étais vraiment la fille de ce pays, profondément enracinée - enmarinée même, pourrais-je dire, dans ma propre histoire et dans celle de mon pays...

Le temps était-il enfin venu ? Pourrais enfin l'écrire, cette saga que j'avais en tête, et qui devait raconter l'histoire de ma famille et de ma ville ?