Elles sont trois.

L'aînée a des cheveux courts gris taillés à la serpe. Massive et volumineuse, ses vêtements l'engoncent. Pourtant, elle doit quand même bien séduire. Elle a été le modèle, la révolution d'un peintre. Et quel peintre! En étant simplement une amie.

Et puis, il y a Alice aussi, qui disait que sa voix ample et grave avait l'air de sortir du médaillon qui fermait le col de son corsage, lors de leur première rencontre. Elle aime la peinture, elle est écrivain, elle est fabuleuse dans "Midnight in Paris", elle donne de judicieux conseils au jeune héros, pas très heureux en amour et perdu dans le Paris de 1920. Elle est gourmande. Elle habite rue de Fleurus. Elle a parcouru la France dans une Jeep, rescapée de la guerre 14-18, elle a été collectionneuse, elle a écrit l'autobiographie d'Alice Toklas, en profitant pour parler d'elle-même à tout bout de champ.

C'est un phénomène de la littérature...

C'est Gertrude...

Et moi, j'aime par-dessus tout "Le livre de cuisine d'Alice Toklas", sa compagne. Ecrit avec fièvre. Et délectation. Quelque chose qui est mille fois plus qu'un livre de cuisine ou le récit de deux destinées. L'histoire de deux gourmandises, des potagers de Bilignin, des bouchées au haschisch... Et de dîners pantagruéliques qu'on ne saurait plus digérer aujourd'hui...

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Elle est aussi américaine. Elle est peintre. Elle est portraitiste. Elle est magnifique. Sa vie est un mystère. Ses portraits de femmes sont majestueux. Elle fréquenta un écrivain italien. Et rencontre Nathalie Clifford-Barney après la guerre.

Un coeur volage, une vieille dame indigne, une villa pour elles deux - le Trait d'union - mais cette plume plus qu'estimable. Les deux femmes ne se quitteront pas - malgré Dolly, la poésie de Renée Vivien, les crises de mysticisme de Liane de Pougy, avec la Duchesse de C. - T... Sous et dans l'oeil bienveillant des mémoires de Berthe Cleyrergue, un dévouement comme on n'en fait plus.

Elle, c'est Romaine Brooks.

gabriele-dannunzio

Gabriele d'Annunzio par Romaine Brooks

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Et elle, la petite dernière, comme une bâtarde, mais toute de velours rouge, elle vient en droite ligne du vingtième et unième siècle, avec ses lunettes et ses cheveux ébouriffés, ses passions et sa vie compliquée. Sa déchirure entre peinture et littérature, entre ses plus grandes amours et sa féminité, elle vint s'asseoir à côté d'elles et leur demanda, les supplia de lui parler - sans plus s'arrêter - de ce temps-là.

Elle qui avait passé des années de sa vie à attendre cette soeur qui était déjà partie.

Bien avant elle.

Charles W. Hawthorne - Trois femmes de Provincetown

En bateau, Lakévio !