Au lycée, en 4ème, j'étais en C. Nous étions cinq élèves à faire du grec, une petite vingtaine en latine et les autres élèves se répartissaient dans des sections de langues modernes et de sciences économiques (cela consistait surtout à apprendre à faire un virement, enfin, c'est ce que j'ai vu un jour).

En A, il y avait une "fille", avec qui je me suis mise à parler à l'heure du midi ; elle était très prosélythe. C'était une de ces personnalités qui ont du bagout, qui parlent tout le temps, et plus tard, elle a fait le droit et de la politique. Je me demande d'ailleurs, avec le recul, si elle avait tant de conviction que cela. Enfin soit.

Elle était dans une troupe de guides neutres (ou pluralistes, n'est-ce pas Walrus?) - dont la base était à Forest. Elle m'a entraînée là-dedans, j'ai resorti ma vieille jupe d'uniforme bleu marine dans laquelle j'entrais encore... On m'a acheté des chaussures de marche (elles m'ont longtemps servi), on m'a prêté un chapeau scout auquel il fallait donner forme avec des pinces à linge et en avant la musique.

chapeau scout

Aux premières réunions, je me suis bien plue : j'ai appris à rouler à vélo, ce qui n'était pas du luxe! A quinze ans... Mes parents avaient renoncé, depuis longtemps, aux séances d'apprentissage aussi crucifiantes pour eux que pour moi, lorsque nous étions à la mer. Vers dix-sept heures sans doute, scouts et guides se réunissaient à la base, et on chantait devant la cheminée. Garçons et filles mélangés.

Ce qui, à quinze ans, semble suprêmement intéressant.

La première chose qui m'a fait déchanter, c'est le fanion. Cet encombrant manche à balai, avec un fanion au sommet, que je devais transporter (et que j'avais oublié contre un mur, à l'arrêt du tram, à "la Bascule" - près de chez moi), me rappelait fâcheusement les fanions qu'une éducatrice du Sacré-Coeur avait fabriqués et attribués à nos tables de cantine, en primaire.

L'idée de saluer un manche à balai, fût-ce avec un chiffon brodé au-dessus, ne me disait rien qui vaille.

On l'aura compris, j'avais quinze ans et mon esprit critique s'éveillait.

***

Mais le clou, cela a été le seul et unique "hike de marche" que j'ai fait. Dans la région de Sinsin, où le train nous a débarquées, Eneilles, et... Ce sont les seuls endroits dont je me souviens. C'était pendant le congé de Carnaval de la même année 1973. Quand on m'a aidée à mettre mon sac à dos, entraînée par le poids, j'ai basculé en arrière. J'ai d'abord dû apprendre à marcher avec ce fichu sac. Cela se compliquait quand il fallait porter les provisions et trois kilos de pommes de terres.

Nous logions dans des fermes, (quand on ne nous refusait pas), dans les réserves de foin, au-dessus des vaches. La cheftaine prétendait que cela donnait chaud, mais je trouvais ce postulat très discutable. Même en dormant dans un "training". Je pense quand même avoir dormi. On se lavait dans un bac à toile, ce qui était encore pire, mais heureusement, ces fermes avaient au moins une toilette dont on pouvait profiter.

Un jour où il gelait, après avoir traversé un torrent qui charriait des glaçons, nous avons pique-niqué en pleine nature. Il fallait faire du feu (et donc aller chercher du bois), et cuire des saucisses. J'aimais bien aller chercher du bois, c'était l'occasion d'être seule (serais-je asociale ?) J'allais loin et je rêvais un peu... Et puis, je me suis aussi rendue compte qu'il était impossible de nettoyer une poêle -où l'on avait cuit des saucisses- dans un torrent gelé, même en vidant une bouteille de détergent dedans.

J'oublie le jeu de nuit, qui m'intriguait... (Je pensais au "Disparu de ker-Aven", dans la BD des Castors, qui avait fait mes délices et où la vie scoute semble idyllique (malgré les épouvantables aventures que les Castors traversent). Mais nous, nous devions faire sauter un pont avec des pétards, et cela ne m'amusait pas du tout.

Je n'avais pas peur, mais je m'ennuyais à mourir.

La patrouille des Castors

Finalement, un jour, je me suis dit que pour arriver plus vite à l'étape, j'avais intérêt à mettre le turbo. J'ai donc cavalé toute la journée, pommes de terre ou pas, poêles grasses ou non. Et le soir, j'ai été proclamée meilleure guide marcheuse.

J'ai trouvé que c'était tout à fait immérité, vu ma contre-motivation totale.

Malgré tout, j'ai bien aimé le jour où j'ai fait la "carto". Avec la carte d'état-major. C'était notre dernier jour et je puis dire que je sentais nettement l'écurie (au sens figuré bien sûr, on pourrait confondre vu qu'on dormait dans des étables).

Après cela, mes souvenirs s'estompent jusqu'au moment où, à la gare du Quartier Léopold, je suis montée dans un bus 38 sans parvenir à faire passer mon sac à dos. Même chose à la descente, chaussée de Vleurgat. J'ai bien cru que j'allais y rester !

Un mois après, j'ai prévenu le chef d'unité, un certain Jaguar, style barbu ahuri post-soixante huitard, très gentil d'ailleurs, mais un peu obsédé par les filles de quinze, seize, dix-sept ans... Que j'arrêtais les guides.

Pour couronner le tout, je ne m'entendais pas spécialement avec ma "cheftaine". Manque de pot, l'année suivante, nous étions toutes les deux en A, et ce n'est que trois ans après, en rhéto, que j'ai fait un pas vers elle, pour que cesse une certaine inimitié entre nous - alimentée, en plus, par une très nette rivalité scolaire.

Pol Ledent, Village en hiver

Pol Ledent

(c) Copyright Pol Ledent, un peintre de la région