C'est chez Lakévio, le tableau posté le vendredi, et le texte à écrire pour le lundi, avec une consigne contraignante ou non.

ROSELYNE FARAIL

Roselyne Farail.

La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide.

C'était sur une suite de tableautins, format 40x50, simplement encadrés de bois brut, dans une galerie d'art de la place du Grand Sablon.

La jeune femme -peut-être un modèle- était représentée de face, de trois quarts, de profil, de dos. Il observa longuement l'image et trouva quelque chose d'étrange au pouce. On aurait dit qu'il avait été sectionné. Mais il savait combien il est difficile de peindre une main.

Partout, il était inscrit "Suite Bérénice". Le prix des oeuvres était confortable. Il se demandait s'il en acquerrait une. Ou non. Ou plus tard, en visitant l'atelier du peintre. Car il savait très bien que la galerie empocherait un gros pourcentage sur la vente des tableaux. Puis il revint aux oeuvres.

L'artiste n'avait pas vraiment rendu justice aux mains de Bérénice. Mais à l'étoffe bleue qui l'enveloppait, oui. Et à sa chevelure. Et à ses épaules. Il n'aimait pas trop le côté "appuyé" de la peinture, mais la jeune femme aux traits irréguliers avait une grâce infinie et surtout, vivante.

Il essaya de se souvenir du vernissage. Un monde fou avait envahi la galerie et débordait sur le trottoir. Tout le monde avait un verre de vin en mains, de ce mauvais vin qu'on boit dans les inaugurations d'exposition, du moins, c'est ce qu'il avait craint, puis, il avait été heureusement surpris. Il essayait de se souvenir d'une femme rousse - au milieu de tout ce monde, mais c'était quasiment impossible. Finalement, il allait de tableau en tableau, et des pensées l'envahissaient.

la manière de soulever la chevelure, de tourner gracieusement la nuque... De courber l'échine, penchée vers un tub - un tub, comme dans les Bonnard, songea-t-il. Et partout, ces voiles bleus. Puis des bouquets, assez conventionnels. Il soupira et se dirigea vers le fond de la galerie. Il entama la conversation avec la préposée. Décida d'acheter un tableau, mais dit qu'il voulait d'abord rencontrer l'artiste. Et il laissa sa carte.

***

A ce moment, la porte s'ouvrit et une toute jeune fille, une adolescente, entra. Il fut surpris. Il y avait quelques écoles dans les environs, l'athénée Robert Catteau, le lycée Dashbeck, l'école Notre-Dame, c'était peut-être une élève d'une de ces écoles. mais cela lui paraissait étonnant. Les élèves des écoles n'ont pas dans leurs habitudes d'entrer -seuls et encore moins, seules- dans les galeries d'art. Il la suivit du regard, de plus en plus étonné. Elle étudiait attentivement chaque sculpture, chaque tableau, son sac de cours négligemment pendu à ses épaules. Et puis il remarqua ses cheveux. Une longue tresse d'Or vénitien. Ce ne pouvait être le modèle, mais elle lui ressemblait tout de même beaucoup.

Un mystère, c'était un mystère. Lorsqu'elle passa dans le fond de la salle d'exposition, elle salua la galeriste. Lorsqu'enfin elle arriva à sa hauteur, elle croisa son regard brièvement, de ses prunelles couleur de myosotis, puis le dépassa. Et enfin, après avoir pris quelques dépliants, elle sortit et se perdit dans le brouhaha de la place.

La reverrait-il seulement un jour?

***

Depuis toujours, Bérénice raffolait du parfum de la peinture à l'huile. Au fond d'une galerie, quelque part, avenue Louise, en route vers le Bois de la Cambre, elle avait ressenti le premier "déclic". Sur des murs nus, baignés dans l'éclat des spots, des paysages de la forêt de Soignes brillaient, noirs et verts, dans leurs cadres dorés. Et puis, il y avait ce parfum ambiant, absolument inimitable...

Un jour, elle avait osé franchir seule la porte d'une galerie. C'était une des premières expositions d'un peintre et d'un sculpteur. Plus tard, quand elle était en congé, elle se promenait beaucoup, et suivait un itinéraire bien précis. Elle entrait parfois dans des galeries de peinture... Quand elle aimait bien ce qu'elle apercevait de l'exposition. Et elle collectionnait les affiches. Poliment, elle demandait si - après l'exposition - elle pourrait avoir une affiche. Parfois, on lui disait oui, spontanément. Parfois, les commerçants ou les galeristes se faisaient prier.

Mais rarement, ils résistaient à la douceur timide de cette fille de dix-sept ans, contrastant avec l'éclat passionné de ses yeux bleus...