C'est chez Lakévio, le "devoir" d'écriture du lundi :

La consigne est : trois personnages, trois points de vue.

harold harvey

Harold Harvey (1774-1941)

***

"On ne peut pas dire que cette réunion soit follement gaie", soupira Susan, en elle-même, la plus jeune des trois soeurs. "Ce qu'elles peuvent être bourgeoises...

Jugement bien sévère, mais Susan était énervée parce que Florence, son aînée de six ans, et l'autre, Eleonore, dûment mariée, avaient demandé de voir ses dernières aquarelles. Pendant ce temps, elle réfléchissait, vaguement gênée par le désordre sur la table. Leur père était parti à la paroisse, frères et beau-frère fumaient dans le salon, intrigués par "l'ami" que Florence avait amené et présenté à la famille.

Mais ses soeurs avaient l'habitude du caractère, tout en aspérités, de leur cadette. Florence terminait son sherry, posément. Eleonore allait et venait, de l'office à la salle à manger, de la salle à manger au jardin, pour vérifier si la pluie, cette pluie entêtante de Cornouailles, allait bientôt cesser.

"Elle a bien "attrapé" notre Père" finit-elle par dire. Derrière elle, Eleonore acquiesça. "Ce mauvais caractère!" murmurèrent-elles et elles éclatèrent de dire. Susan rougit, ne sachant si elle devait prendre ça pour elle. "mais non" dit Florence, très vite "ce n'est pas de toi qu'il s'agit, ma pauvrette!"

"Nous cherchons comment te faire quitter cet endroit...  Pour que tu puisses continuer des études. Tu es sûre que tu ne veux pas te marier plutôt?"

Susan secoua la tête avec horreur. C'est que les gars du village ne l'inspiraient guère. Pour elle, ils étaient restés comme ces garçons qui jouaient aux pétards, aux soldats, pan-pan, tue, tue... De son enfance. Non, non, pas question. Elle ne voulait ni de la situation actuelle, seule fille à la maison, avec son père distrait, les petits frères tapageurs, vouée aux travaux du ménage avec la vieille tante Mary, économe et sentencieuse - pour ne pas dire avare et raseuse... Ni d'un mari qui lui ferait passer d'une vie A à une vie A prime qui ressemblerait à celle-ci comme une soeur, logis mis à part et peut-être village...

Pendant ce temps, Eleonore l'observait. Quelle drôle de fille!  Elle se sentait si bien, avec Harold, qui d'ailleurs, le premier, avait mis le doigt sur le talent de la petite soeur et insistait sur le fait qu'il faudrait faire quelque chose pour elle. Mais elle se demandait si elle oserait l'amener avec elle à Londres. De toute façon, ce serait Florence, l'aînée, qui prenait les choses en mains. Florence, la seule qui travaillait... Maintenant, elles riaient, parce qu'elles avaient trouvé la bouteille de sherry, et sirotaient quelques petits verres, avec sandwiches et biscuits au gingembre, spécialité de la maison.

"Et ton Harold?" demanda justement Susan.

Eleonore minauda, un sandwich aux tomates / persil entre les doigts. "Mmmh..." dit-elle seulement. "C'est parfait - c'est un amour".

Susan éclata de rire. "Ecoutez-la! La parfaite femme mariée! Au moins une qui est contente!"

Florence haussa les sourcils. "Ah! Mais moi, je suis contente aussi. Je fais ce que je veux, comme je le veux, quand je le veux... Et avec qui je veux surtout". Les deux soeurs restèrent coites. Susan l'admira. Aurait-elle un jour le front de s'affirmer ainsi? Le rêve... Avoir l'élégance d'Eleonore, la sûreté de soi de Florence, et faire ce qu'elle voudrait, où elle le voudrait et surtout, avec qui elle le voudrait...

Mais pour le moment, elle n'avait encore que dix-sept ans, une couronne de cheveux châtain roux, des yeux bleu gris à la teinte indéfinissable, des vêtements usés à force d'avoir été mis... Et une vague idée de "tout ça", qui faisait sourire ses soeurs et les rendait belles.

Mais elle, elle commençait à en avoir sérieusement assez de ce trou de Penzance, qui ne s'animait que le week-end, au printemps et que l'été, avec la venue des touristes. Et encore... Même l'été, la Cornouailles... Il fallait vraiment l'avoir dans la peau pour décider d'y vivre définitivement.