C'est, comme chaque lundi, le moment du conte d'après un tableau et une consigne, de chez Lakévio.

Marcos Beccari

La toile du jour est une aquarelle de Marcos Beccari et...

les dix mots choisis - à introduire dans l'histoire - sont:

cheval, cinglant, stigmate, outrage, porcelet, caravane, pouf, parfum, digérer et limitrophe

C'était pourtant vrai.

Le ton sur lequel lui avait répondu sa mère était par trop cinglant.

Oui. C'était vrai.

Elle avait aimé s'asseoir, au soir des journées lumineuses de cet été-là, sur le petit balcon, à l'avant de la maison... Des vacances bien remplies, dans une jolie maison de campagne. En face, au-delà de la rue au Bois, il y avait la ferme, composée de plusieurs corps de bâtiments. La maison d'habitation, la laiterie, la porcherie, où elle avait vu plusieurs truies de concours et leurs porcelets âgés de quelques heures... les étables, vides, et, au fond du verger planté de cerisiers, il y avait cette caravane désaffectée, où elle n'était pas encore entrée.

D'un côté de la maison, il y avait la villa du médecin de l'entité, et de l'autre, les prairies s'étageant en pente douce jusqu'au village.

Dissimulée par le lierre, elle s'installait sur un pouf fait de coussins et de couvertures soigneusement pliées et empilées, puis, elle ramenait ses jambes sous elle. Près d'elle, une coupe pleine de cerises cueillies le matin, qu'elle mangeait machinalement, non sans en avoir gardé deux paires, en guise de boucles d'oreille. Elle était encore si proche de son enfance !

Les balades dans la campagne, à pied, à vélo ou à cheval - et son appétit de seize ans - lui permettaient de digérer les repas où revenaient souvent les spécialités de la région, poissons d'eau douce "à l'escavêche", maquée de campagne, crème épaisse, fromage de l'abbaye... Sans compter les desserts qu'elle s'amusait à préparer pour la maisonnée.

Les parfums du soir s'exacerbaient autour d'elle et elle les respirait profondément. Pour se souvenir. La pierre, gorgée de chaleur, éraflait parfois ses jambes nues, mais elle aimait ces glorieux stigmates - tout comme les traces légères imprimées sur sa peau par les hautes herbes des chemins.

Habituellement, chez les voisins, on ne voyait guère le médecin. Son épouse, davantage, qui les avait un jour convoyés jusqu'au village, au début des vacances. Puis elle n'avait plus vu ces "gens". Parfois, un garçon de cinq ou six ans jouait dans le jardin limitrophe à la propriété; on l'entendait piailler et jouer avec son chien. Puis, les aboiements cessaient, et le silence reprenait ses droits.

Mais voilà que ce samedi-là, "à côté", quelques jeunes étaient venus rendre visite à leurs parents. Maintenant, ils bavardaient joyeusement dans le jardin. Un seul, parmi eux, avait remarqué l'adolescente tapie dans sa cachette. Ils s'étaient dévisagés... Et le soir, lorsqu'elle s'était glissée dans son observatoire, elle l'avait vu se promener le long de la haie, s'arrêter, lever la tête, la chercher du regard, puis, comme pris d'hésitation, poursuivre son chemin, puis revenir... Et s'arrêter. Machinalement, elle avait défait sa longue tresse et roulé ses cheveux en chignon. Elle avait soudain envie de se sentir belle dans les yeux du garçon inconnu.  Ce n'était pas du tout comme avec Guillaume, le fils des fermiers d'en face. Calme et un peu bourru, mais serviable. Et qui l'aidait si volontiers à cueillir les cerises bigarreau.

Le jeu continua entre eux, pendant quelques jours. Elle était même descendue dans le jardinet devant la maison, laissant là sa famille, et tous deux s'étaient rapprochés, puis souri, sans se parler, sans même se frôler. Et puis, et puis... Il avait disparu. Envolé!  Le couple de la maison voisine était resté seul avec le petit garçon aux cheveux blonds.

Ce furent de belles vacances, avec des visites à Charleville-Mézières, à Brûly-de-Pesche, des balades la nuit, dans les bois, des après-midi de tartes aux pommes, des soirées de radio, et Pink Floyd qui rythmerait - à jamais - les moments où elle dansait. Elle dévora les Mémoires d'une Jeune fille rangée, désireuse de retrouver les pages sur les séjours de la jeune Simone à Meyrignac; elle parcourut Malicroix et Notre-Dame de Paris; elle écrivit quelques lignes sur sa première année au lycée et sur certains professeurs... Et elle oublia le garçon d'à côté. Même si le soir, en se glissant sur le balcon, il lui arrivait de souhaiter revivre leur curieux chassé-croisé de regards et de sourires.

Pourquoi alors en parla-t-elle à cette amie venue passer quelques jours chez eux?  Elle aurait fini par oublier, s'il n'y avait eu, après, cet accès de mauvaise humeur de sa mère... Elle avait fait allusion aux voisins, et sa mère, irritée, lui avait renvoyé l'âge du... petit garçon blond. Elle était restée muette de stupeur devant son ton cassant et je ne sais quel reproche informulé.

Etait-elle donc aveugle à ce point?

Ressentant la remarque maternelle comme un véritable outrage... Elle avait compris, sans se le formuler, qu'il ne faudrait - jamais, jamais - plus rien dire. Que tout sentiment - autre que de l'amitié - qu'elle nourrirait pour qui que ce soit, devrait rester un secret jalousement gardé. Ce fut à dater de ce jour qu'elle prit le parti de se taire. Mais d'écrire. L'écriture, cette indiscrétion suprême, ces confidences à tout va, déguisées en fictions maladroites, en lettres-fleuves ou en mauvais vers, devint l'alliée de son silence.

Et son inépuisable trésor de mots.