C'est le "devoir - conte" du lundi de Lakévio, devenu celui de M. le Goût des autres.

harold harvey enfants

"En regardant cette toile d’Harold Harvey je m’interroge.
À quoi peuvent bien penser ces trois enfants ?
J’ai bien une idée, mais vous?"

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Eté 1933

Il avait cessé de pleuvoir sur la Cornouaille. Un vent guilleret chassait les derniers nuages - les vilains, ceux qui étaient chargés de pluie - et les enfants avaient décidé de sortir dans la prairie. Junon avait rejoint les garçons et, serviable, tenait le cerf-volant. Pour le moment, ils étaient fort occupés à tresser des guirlandes de fleurs pour leurs mères.

"Elles aiment ça...", avait dit Francis. Junon se disait que ce goût des fleurs était plutôt nouveau chez eux. L'essentiel de leurs distractions consistait surtout à assembler des "mouches" dans des boîtes pour la pêche. A monter les poneys. A faire mille bêtises et à la tyranniser, compagne docile qu'ils retrouvaient à chaque période de vacances. Junon aurait bien aimé recevoir aussi une guirlande de fleurs. Un jour, Francis lui avait donné une brassée de camomille. Au lieu de la donner à sa mère pour la mettre à sécher, Junon avait enfermé les fleurs dans un cahier, cherchant les meilleurs buvards de son herbier. Et c'était tout... Des fleurettes de camomille, à la douce senteur vanillée, et puis, ces pétales séchés sans couleur, qu'elle interrogeait vainement, comme pour éclairer son avenir.

Cette année, c'étaient plutôt des vers de terre qu'elle recevait, des grenouilles, qu'elle s'en allait remettre dans les espaces humides, des chardons... Des tartines dont ils n'avaient pas envie... Bref, Junon se dévouait. De temps en temps, elle regardait d'autres enfants du village jouer au cerf-volant, alors qu'elle demeurait empêtrée dans ses gestes par le grand morceau de toile fragile, fixé à quatre baguettes en croix... En attendant quoi? Elle ne se le demandait même pas.

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Eté 1953

Jonty s'arrêta sur la Lande et regarda les bandes d'enfants galopant sur les collines. Son regard s'arrêta sur les deux frères, un blond aux yeux clairs, un brun aux yeux marrons et une fille aux nattes folles, hésitant entre le blond et le roux vénitien. Une jolie fille, qui promettait, une Anglaise sûrement, avec ce teint de porcelaine, ces taches de rousseur, cette bouche comme un fruit.

Elle tenait un cerf-volant presque aussi grand qu'elle. Il se rappela soudain une scène de son enfance.

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Francis et lui, dans une prairie semblable... Bien avant la guerre. Junon, qui, comme cette fille, tenait leur cerf-volant et s'offrait souvent pour porter leurs affaires. Il lui aurait presque fallu cinq bras. Eux, comme les deux doigts de la main, trouvaient sa présence parfaitement naturelle. Ils partageaient les tartines du goûter, les morceaux de cheddar crémeux, les pommes, les framboises... Francis, étonnamment, avait décidé de faire des guirlandes de fleurs. Et puis, il s'était embrouillé dans les pétales, et Jonty avait pris la relève. C'est que son cousin était un peu pataud. Lui était plus adroit, et séparait prestement les feuilles des tiges, utilisant les vrilles des liserons pour attacher les fleurs ensemble. Il fallait faire vite, s'il ne voulait pas que sa guirlande s'affaisse avant le retour à la maison.

Et tout d'un coup, quand il eut fini, avant que Francis pût émettre une quelconque protestation, il déroula la guirlande, regarda Junon, pleine d'espoir et souriant lui dit: "la guirlande sera pour toi... Mais il te faudra la gagner..."  Il chercha quelque bon tour à lui jouer, qui lui mettrait les larmes aux yeux et puis, magnanime, ils la consoleraient, sécheraient ses larmes d'un baiser sur ses joues vermeilles, et la ramèneraient, souriante, à la maison. Il regarda Francis, mais Francis était distrait, il semblait perdu dans un rêve intérieur...

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Eté 1942 - dans un camp d'entraînement militaire

Francis avait cinq minutes devant lui avant de remplir sa mission et de transporter des explosifs. Juste le temps de griller une cigarette. Il n'était pas particulièrement nostalgique du temps passé. Il ne sut donc pas pourquoi, mais il se souvint soudain, devant un carré d'herbe plus verte du camp, une herbe fournie - et qui, miraculeusement - n'avait pas été écrasée par des centaines de bottines de militaires pressés - d'un pré de Cornouaille, presque dix ans auparavant.

Un pré où il s'était débarrassé du vieux cerf-volant, dix fois rapiécé, dans les mains de Junon... Il avait décidé de faire une guirlande de fleurs avec un bouquet abandonné là, dans un creux de la prairie, et de l'offrir à sa mère. Ou à celle de Jonty. Après tout, elles pourraient se partager cette guirlande. Et puis, comme les corolles fragiles se chiffonnaient trop vite entre ses doigts, il avait passé l'ouvrage à son cousin. Il avait eu envie de fumer une cigarette - parfois, ils en chipaient à leurs pères... Et puis, il s'était désintéressé de tout. Il avait simplement regardé autour de lui, avec plaisir.

Rien ne lui semblait plus beau que la Cornouaille, cet après-midi-là... Soudain, il avait vu combien Junon était fine et jolie. Il avait senti le soleil piqueter sa peau de blond de chaleur... Il avait fermé les yeux, après avoir suivi l'élaboration de la guirlande... Puis il avait entendu Jonty rire et l'offrir à Junon, si et seulement si... Après, il ne se souvenait plus.

Il constata qu'il avait terminé sa cigarette. La dernière cigarette. Il l'écrasa consciencieusement, et partit rejoindre la réserve des munitions. Junon, Jonty et l'avant-guerre disparurent aussitôt du champ de ses préoccupations...