C'est le devoir du lundi de Monsieur le Goût...

Et je ne sais pas du tout ce que je vais écrire, ni si je vais écrire, là, en commençant...

renoir

Mais que peuvent-ils bien penser, l’un et l’autre.
Ou l’un ou l’autre.
L’une?
L’autre?
Tentez donc de pénétrer leurs pensées d’ici lundi.
Je vais m’y efforcer aussi.
À lundi…

*****

Le repas de la guinguette s'était révélé délicieux... Des buissons de goujons fruits... Des salades fraîches cueillies le matin même. Des radis croquants et roses Le tout arrosé d'un petit blanc mis à rafraîchir sous la pierre d'évier. Puis il y avait eu des fromages à la crème légère, des fruits dans les hauts plats en faïence blanche, et toujours, les canotiers et de grands bouquets de fleurs capiteuses...

Les premières mesures des flonflons du bal avaient retenti sitôt les tasses de café servies... Et les verres de liqueur apparus.

Alors, ils avaient décidé d'aller se promener en barque, le long de la rivière. Simplement. Elle laisserait sa main courir dans l'onde, il ramerait, puis, ils s'arrêteraient tout près des ajoncs pour une courte sieste. Il en rêvait déjà... Et humait d'avance la chair délicate de sa compagne, qu'il entourerait de soins. Lise...  Mais qu'était-ce que cela? Elle avait trouvé un journal derrière une boîte cachée sous une des banquettes. Et elle avait commencé à lire. Ce n'était pas très drôle. Mais il connaissait sa curiosité insatiable. Alors, il prit un pinceau imaginaire et commença d'esquisser les arbres, la verdure et les plantes des berges dans l'espace. Et là-bas, un pêcheur silencieux. Adieu la sieste! Il mesurait sans mesurer, usait des touches de bleu, de vert, de rose, de rouge, de jaune soleil, et de blanc... Essayait de les mémoriser. Il pourrait prendre quelques feuillets vierges et faire une esquisse, tiens, pourquoi pas?

Il ne se rendait pas compte qu'elle avait cessé de lire et qu'elle observait gravement son manège. Vraiment, le dernier potin de la page des mondanités n'était pas très intéressant. Dans quelques instants, il se tournerait peut-être vers elle et lui demanderait un crayon. Alors, elle toussota, pour attirer son attention et lui demanda "tu as ton carnet?" Il fouilla distraitement ses poches, à la recherche du carnet - probablement oublié à la guinguette alors qu'il tentait de croquer quelques silhouettes parmi une bande d'Apaches un peu bruyante. Elle se souvenait - comme lui - d'une magnifique femme blonde qui concentrait sur elle toute l'attention masculine.

Ils se sourirent, complices. Elle lui tendit le journal et deux ou trois crayons, qu'elle emportait toujours dans sa sacoche, et il se mit à croquer les saules, recouvrit l'encre d'imprimerie, crayonna avec ardeur. Nota des couleurs dans la marge, des sensations. Toute l'émotion de l'instant.

L'instant ensoleillé et doux d'un avril semé de pervenches...

Ils retourneraient à la guinguette, à pied ou en barque - ils ne s'étaient guère éloignés. Ils boiraient un dernier petit verre de vin blanc. L'aubergiste en personne viendrait, toute fière, lui rendre son carnet... Le précieux carnet de Monsieur Renoir.

Et enfin, ils rentreraient à Paris.