Variations de regard

14 mai 2021

Contraction de temps...

Je vais rentrer à la maison. Je ne sais pas si je reviens du Sacré-Coeur (à pied par la rue Américaine, avant et après la place Leemans), ou de l'arrêt du bus 38, certainement pas du lycée, peut-être, qui sait, de la rue de la Presse... Mais je suis arrivée au passage piétons de la chaussée de Vleurgat. Je passe devant la vitrine de La Malmaison, antiquités... Puis je prends la rue Van Eyck. Rapidement. Je suis presque à la maison. Je rentre tout naturellement chez moi, et je ne me pose aucune question sur ce qui m'y attend, puisque c'est chez moi et que mes parents m'attendent.

Je passe devant chez "le traiteur" qu'on surnomme parfois "le fils du traiteur" - probablement parce qu'ils sont traiteurs de père en fils, et les fenêtres des cuisines de cave sont toujours ouvertes, laissant s'échapper des odeurs délicieuses. Parfois, on a déposé des "pierres" de glace qui attendent de descendre dans les frigos. Parfois, elles achèvent de fondre sur le trottoir. Les maisons commencent à m'être familières. Celles d'en face. Avec sa loggia. L'hôtel de maître des P*** Et de notre côté, l'immeuble à appartements. La maison des voisins.

Puis, chez moi, le 33. Je sors ma clef, et j'entre. Le verrou n'est pas mis. Parfois, avant même de me débarrasser de mon manteau (d'abord, j'ai crié "ouh! ouh!" ou dit "c'est moi!"), j'entre dans le salon pour dire bonjour. Mon père et ma mère sont là. Mon père est dans son fauteuil, près de sa petite table, où il  y a son journal, ses mots croisés, son dictionnaire, le carnet d'adresses, des revues, un crayon. Il lit le journal ou il fait des mots croisés. Ou il lit un livre.

Ma mère est dans le divan, pas très bien assise, parce que ce n'est pas le meilleur divan qu'ils aient acheté. Elle tricote, ou elle regarde une revue, elle ne lit pas, parce qu'elle est plutôt du genre à lire au lit. Sauf s'ils sont allés à la bibliothèque, chez "Lectura" et même alors. Je jette mon sac dans le second fauteuil et je les embasse.

Je suis chez moi. Ils sont là, je suis tranquille, en sécurité, absolument, totalement...

Ma mère met ou enlève ses lunettes (elle n'a jamais pu se décider pour une paire convenable). Et me regarde gentiment. "Ca a été ta journée?" ou "Comment vont E*** et Vincent?". Je dépose mon manteau, et je m'assois cinq minutes, le temps de reprendre ma respiration. Il fait agréable dans ce salon. Il y a le grand tapis orange, la table de salon, le dressoir en acajou - pas pratique pour un sou et qui finira en lamelles de bois - avec le tourne-disques... La radio.

Si ça se trouve, la télé est allumée, parce que mes parents regardent "Des chiffres et des lettres" ou "Questions pour un champion" ou les deux . Pour un peu, je pourrais voir le chat... Couché en rond sur le tapis orange.

Je dis que tout le monde va bien, ou que ça a été à l'école. Ou que ça a été au bureau. Que Vincent va bien. C'est curieux, parce qu'aujourd'hui, j'irais directement me faire un thé. Et là, non, rien. Le thé n'est pas aussi couru qu'à l'heure actuelle... Dans quelques minutes, je vais pendre mon manteau, enlever mes chaussures et monter dans ma chambre - ou dans mon salon. Ca dépend si on est en 1980, en 1989 ou en 2000.

Rien ne me pose question, à ce moment-là. Même si ma mère est bien maigre... Mais elle est là, bien vivante. Douce, silencieuse, avec ses publicités à côté d'elle, parce qu'elle pense déjà aux courses de samedi. Et sa pile de romans policiers d'un auteur dont j'ai oublié le nom (ses romans se passent dans des réserves indiennes). Ou ses Jane Austen que je lui ai offerts, l'un après l'autre.

Elle est toujours habillée de même. Et coiffée de même. Ses cheveux en petit chignon strict, dans sa nuque. Une jupe, un chemisier, deux gilets l'un sur l'autre et une de mes anciennes écharpes roulée autour du cou - elle a mal au dos, au cou... Mais elle se tient archi-droite. Elle parle avec une voix qui ressemble à la mienne, elle me dirait bien "ça va, Minette?" (mais elle ne m'appelle plus Minette depuis 1982). Ou alors, elle porte sa toilette des "cérémonies" ou des invitations : un ensemble jupe droite, beige, chemisier pékiné en soie, ses bijoux, un peu de poudre, un peu de rouge à lèvres (rose nacré) avec un soupçon de "Madame", de Rochas.

Le monde extérieur a cessé d'être trépidant, traumatisant. Même s'il l'est toujours. La fenêtre ouverte, dans le "living", donne sur le jardin et la cour. Les rhododendrons sont en fleurs, les iris, les roses, le lilas, les oiseaux pépient, un voisin tond sa pelouse, les arbres frémissent dans le vent. J'habite à côté de l'avenue Louise et je n'ai aucune conscience de ce que cela peut représenter aux yeux des autres..

Et si je suis privilégiée, je le sais, en réalité, c'est parce que je suis à la maison, et que mes parents sont là. Que mon père va parler de ses courses à la Bascule, de son coiffeur (où il emmène parfois Vincent pour une bonne coupe), d'un voisin, surnommé PPH - il s'appelle Pierre-Paul PH***, du fromager ou du dentiste. Ou de "Monsieur Lectura". Mes parents donnent des surnoms à tout le monde.

Mon frère n'est pas là, mais il est chez lui. C'est un peu comme si tout le monde était là, de la famille.

Mes parents, miraculeusement ressuscités, tellement présents dans ma mémoire, mon frère et ses trois enfants - même mon petit-neveu, Emilien - et Vincent. Séverine est assistante sociale, Thomas travaille à l'environnement et est un activiste écologiste. Victoire termine ses études d'infirmière... Vincent ses humanités ou ses  études de traduction.

Ma mère est morte le dimanche 4 mars 2001, il y a vingt ans. Son anniversaire était le 3 mai, on fêtait son anniversaire et la fête des mères en même temps - on sortait le service bleu "Rusticana"... Et des petits gâteaux de chez Nihoul (ou de "La Parisienne" - ananine ou pensée ou gâteau de Gênes pour moi qui n'aime ni les ananines ni les "pensées") voire... Tout simplement un cake aux pommes fait à la maison.

Ses cendres ont été répandues à Ixelles, et je ne suis jamais allée au cimetière d'Ixelles.

Au Coq, il existe une petite allée tranquille, entre la Léopold laan et l'Astoria (côté escalier menant vers le bar) où je la revois souvent. Où je la "revoyais" parce que depuis, l'Astoria a subi de profondes rénovations (je ne reconnais plus rien).

Je ne sais pas ce que je ferais si je pouvais retourner en arrière. Lui dire "maman, soigne-toi?"  ... Je n'ai déjà que trop tendance à me mêler de ce qui ne me regarde pas. Je l'ai convaincue de faire venir un infirmier pour l'aider dans les soins quotidiens. Elle n'a plus la force. Alors, elle est assise, droite dans son fauteuil, et elle me dit "j'attends mon raton-laveur" (c'est ainsi qu'elle surnomme l'infirmier, en prétendant qu'il ne fait pas très bien son travail... La bonne foi n'est pas ce qui la caractérise le plus...)

Mon texte est beaucoup trop long.

Ce qui compte, c'est de marcher rue Van Eyck, jusqu'à la maison, de rentrer ma clé dans la serrure, et de savoir que mes parents sont assis là, dans le salon, à m'attendre...

maman

avenue du Roi Chevalier

Thomas

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13 mai 2021

Jacques Prévert, extrait...

" Cet amour

Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire
Tremblant de peur comme un enfant dans le noir
Et si sûr de lui
Comme un homme tranquille au milieu de la nuit
Cet amour qui faisait peur aux autres
Qui les faisait parler
Qui les faisait blêmir
Cet amour guetté
Parce que nous le guettions
Traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Parce que nous l’avons traqué blessé piétiné achevé nié oublié
Cet amour tout entier
Si vivant encore
Et tout ensoleillé
C’est le tien
C’est le mien
Celui qui a été

(...) "

Jacques Prévert;
Cet amour (extrait);
Paroles, 1946.

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05 mai 2021

A Hurtebise...

Les petits ermitages de Hurtebise sont bien sympathiques... Il y a deux ou trois ermitages pour deux personnes, un pour 4? un pour 6 et un pour 9 personnes. Le coin cuisine et le coin toilette sont vraiment bien pensés, même si le frigo est tout petit... Il y a une salle style salle à manger, mais assez rustique sur le plan du confort - des sièges durs, durs durs... Conventuels ! Et un petit escalier mène à l'étage où il y a une très vaste chambre. Et où il faut faire son lit aussi, naturellement...

Le tout donne sur une courette un un jardinet, séparé du jardin de la communauté par une haie. Sur le temps qu'on était là, un arbre a mystérieusement disparu (heureusement, nous étions parties marcher...)

Mais cela fait bizarre d'arriver dans un Hurtebise désert et déserté. Plus de machine à café dans la salle à manger, où on allait prendre son expresso en arrivant, avec une gaufre et rencontrer les autres personnes arrivées avant ou en même temps que nous. Pas de chaises dans le jardin devant l'hôtellerie, et une cloche qui sonnait pour des repas qui n'avaient plus lieu. Plus d'aumônier des prisons non plus.

(Je ne sais pas si j'ai déjà évoqué ici une des personnalités qui m'a le plus marquée, à Hurtebise, un aumônier - qui avait l'air de tout, sauf d'un aumônier - des prisons, et d'une prison tristement célèbre, en Belgique... Qui pouvait être très convainquant, quand il parlait des prisonniers (cela ferait l'objet d'un article à part entière). J'avais d'ailleurs tout de suite parlé de mon passé de prof de morale, avec lui, et du travail des conseillers laïques, en hôpital, en prison, en IPPJ, etc.

Enfin, je suppose que cela reviendra un jour, mais toute cette histoire d'épidémie pose quand même la question de la maison d'hôtes pas très confortable sur le plan des sanitaires (communs).

Nous avons fait trois promenades, la classique: Mirwart, ses étangs, la Lomme...  Une promenade chez une dame rencontrée sur les blogs, à des ateliers d'écriture - il y a longtemps - et retrouvée sur facebook, avec qui je suis restée en contact virtuel.. Et une balade chez ma nièce, en Gaume (un peu plus loin), ma nièce qui reste ma nièce... Sur le temps que je suis restée chez elle, elle a trouvé le moyen de me démoraliser avec le test (une prise de sang) génétique que je n'ai pas fait... pour voir si les cancers dans notre famile sont génétiques ou fortuits (ils semblent plutôt être fortuits, mais enfin, c'est peut-être à vérifier, tout de même) et la protéine je ne sais quoi, qui favorise - apparemment - les embolies pulmonaires (chez les hommes de la famille). Sans parler du "tableau" (un tableau de mon ex qui se retrouve mystérieusement chez elle...)

Quand je pense aux autres urgences médicales... Que j'ai... Il faudrait d'abord que je trouve une nouvelle hanche pour arriver à marcher de nouveau un peu normalement. Car fait-on du neuf avec du vieux ???

Et le départ, donc, une sacrée affaire, défaire les lits, refaire les sacs, transporter tout dans la voiture, manger, nettoyer, ranger la nourriture que l'on emporte, faire des ultimes courses... Et faire la route - tout cela s'est fait sans problèmes, vendredi, mais samedi et dimanche, je n'avais plus guère d'énergie.

J'ai bien envie de repartir... Peut-être en juin, pour fêter l'obtention de mon diplôme d'infographie (niveau humanités, section qualification, c'est ça qui est marrant...)  Mais sans casser un ongle cette fois, et avec une remorque remplie de fauteuils et de coussins o;)

le premier soir.

les tulipes du jardin de hurtebise

Mirwart

Mirwart, le ruisseau vers la vallée...

Bure, repos

Bure, art éphémère

Bure, halte et art éphémère.

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Du tout venant...

Au lieu de me préparer pour aller faire quelques courses (question de sortir prendre l'air, pcq je me suis levée ce matin - tout comme je me suis couchée cette nuit - avec mal au crâne...) je viens poster ici des choses sans intérêt.

J'ai regardé le vieux film de David Lean, "Brève rencontre", (sur Arte), encore dans sa période anglaise, en noir et blanc, c'est dire... Lundi soir (hésitant entre regarder ce film et "Le mystère Henri Pick", avec Lucchini). Ca a vieilli, c'est sûr, c'est un peu la même histoire que "Sur la route de Madison"... Jeune, j'avais beaucoup aimé ce film. On a tourné un remake dans les années 80, avec Meryl Streep, où, contrairement à Brève rencontre, le héros et l'héroïne se revoyaient des années après et allaient entamer une liaison (ou ravoir des contacts), mais pas aussi passionnés que la première histoire d'amour.

La critique disait qu'il s'agissait de "gens moyens", de héros n'ayant rien d'exceptionnel... Voire! La jeune femme vit dans une maison confortable, et a une bonne. Mais le soir, elle coud ou brode, pendant que son mari fait des mots croisés. Elle a donc le temps de "ruminer" son histoire. Et à la fin, son mari se rend compte qu'elle était très très loin, et la remercie d'être revenue près de lui.

Je ne sais pas si beaucoup de maris réagiraient ainsi... (Je pense qu'ils préféreraient devenir violents, poussant ainsi l'épouse qui a succombé à un piège de la vie, à s'en aller et prendre tous les torts sur elle).

Finalement, hier, j'ai regardé "Le mystère Henri Pick", et j'ai beaucoup aimé. Cette histoire de manuscrits refusés, de bibliothèque des manuscrits refusés dans un village au bout du monde (en Bretagne, dans le Finistère), ces écrivains (parfois talentueux...) soit refusés par les éditeurs, soit qui n'ont aucun succès... Cette jeune éditrice qui en veut et qui arrive à trouver un subterfuge pour que le livre d'Henri Pick ait du succès... Et certaines scènes absolument désopilantes... J'ai vraiment beaucoup aimé.

Je n'ai pas le livre, je ne sais pas pourquoi les auteurs actuels m'attirent peu, il est vrai que je vais davantage dans les bouquineries que dans les librairies, et qu'on y trouve surtout des rayons entiers de Musso, Van Cau, Lévy, Nothomb, et d'autres, bref, qui ne m'attirent pas du tout.

Pour moi, les scènes les plus comiques sont le premier show télévisé (car c'est davantage un show qu'une émission littéraire), avec le sociologue de l'éroticité dans le roman... Qui parle "creux"... Le cocktail pour le lancement du livre, etc. etc. J'aime beaucoup l'enquête littéraire menée comme une enquête policière (les fouilles dans les Archives, l'enquête familiale, le voisinage, le cimetière...) Et même le duo d'enquêteurs, Fabrice Lucchini et la fille d'Henri Pick, qui voudrait savoir qui était vraiment son père.

Pendant ma semaine à Hurtebise, j'ai lu un volume de John Grisham (un écrivain contemporain qu'on trouve dans les bibliothèques et en bouquinerie o;) "les Chroniques de Fort County", un volume de nouvelles tragi-comiques, tragiques (pour une ou deux), douces-amères, parfois d'une drôlerie cynique - ou d'un cynisme très drôle... J'ai bien aimé. Sinon, j'essaie de ilre "Les quatre filles du Docteur Marsh" en édition intégrale (ce qu'on a rarement vu par ici...)  mais j'ai du mal. Alors que j'ai tant aimé "Rose et ses sept cousins" du même auteur. J'attends pourtant de trouver la recette des citrons marinés, chers à Amy Marsh. Il va falloir que je m'accroche !

Voilà. Le séjour à Hurtebise était bien, trop court, (j'eusse pu rester un jour supplémentaire pour me remettre de la fatigue des trois jours où j'ai marché), plus fatiguant que lorsqu'on va à la maison d'accueil... Parce qu'à l'hôtellerie, on ne doit se préoccuper de rien - sauf de faire son lit en arrivant et d'arranger un peu sa chambre. Ici, il a fallu "emménager", regarder tout ce qui était à notre disposition, faire des courses, faire les repas (mais c'était simple), et surtout, partir, partir, quelle aventure !

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03 mai 2021

Le devoir du Goût des autres... 79ème lundi

Voici le 79ème conte du Lundi de M. Le goût des autres.

vallotton la paresse

J’aurais pu vous soumettre la toile de Courbet « Le sommeil » présentée souvent comme « La paresse et la luxure ».
J’ai choisi « La paresse » de Valloton, pas plus habillée.
C’est évidemment ce goût pour la flemme, profondément ancré en moi qui m’a poussé à vous proposer cette illustration de l’activité la plus prisée de votre serviteur.
Qu’évoque donc pour vous la paresse ?
À lundi donc.

***

Le prof aimait les travaux d'infographie qui alliaient gravure, sérigraphie, anciennes techniques de photographie et d'imprimerie au travail sur ordinateur.

Lors d'un petit atelier, on s'est donc lancé dans la linogravure. Il faut une plaque de lino, peut-être plus - car il faut toujours prévoir le coup maladroit, ou qui dévie de sa route... Puis des goujes de différentes grandeurs. Puis, il faudrait imaginer un dessin, tracer une esquisse, creuser là où ce serait blanc, et laisser la plaque intacte là où l'encre viendra se poser avant  l'impression sur papier. Et il faudra sûrement quelques impressions avant d'avoir un résultat acceptable.

Pas vraiment un travail de paresseux! Et cela ne se fera assurément pas en une séance. Surtout qu'il faudra encore numériser la meilleure impression, la traduire en image .jipeg et enfin, la travailler avec photoshop. En faire une frise, un travail collectif, un projet de carrelage, au choix, selon l'imagination inépuisable de notre prof.

Je ne suis pas graveur dans l'âme. Comme le disait si bien A*** - une amie artiste - ce que j'aime le moins dans l'art,  c'est toute cette "cuisine" avant le travail, pendant, et après. Et comme j'aimais à le répéter jadis, travail vient de "tripalium" qui, en latin, signifie instrument de torture o;)

Je ne vous dis pas le nombre d'heures qu'il m'a fallu pour arriver à creuser enfin une plaque de lino convenablement (le prof nous a épargné la xylogravure et les planches en bois, qui auraient achevé de nous "esquinter" les épaules...) surtout avec ces carrés, ces lignes, ces ronds... Tout le décor. Passe encore pour le chat, encore qu'il me soit arrivé de creuser là où il ne fallait pas. Passe encore pour le modèle... Mais le visage! En raccourci! Pourtant, je ne hais point les "raccourcis"... je m'y exerce depuis assez longtemps !

Paresseuse vous avez dit? On me l'a assez seriné pendant mes études. Qu'est-ce qui m'a pris de commencer des études artistiques à cinquante ans passés? Alors que je pourrais me coucher dans mon canapé, avec mon chat, et, dans mon plus simple appareil, en cas de canicule... Mais alors là, avec un campari soda plein de glaçons... Des glaçons, mmmh... Et un roman. Un thriller bien sanglant et haletant. Sans oublier l'écrivain... Ben oui, sans lui, que deviendrait-on? Ce coquin qui voit tout, sait tout, lit dans nos pensées, voire les dirige dans le sens qu'il préfère... Pire qu'un psy ! Vous dis-je... 

Revenons à notre plaque de lino. On l'a enduite d'encre à l'aide d'un rouleau (la mienne et celle de mes trois copains de classe - car depuis le confinement, on n'est plus que quatre en cours, dûment masqués...)  Et puis, on a commencé à faire des essais d'impression. Il a parfois fallu corriger, mais plus trop creuser, car ce sont les irrégularités qui font tout le charme d'une linogravure. Et après quelques essais - et encrages de la plaque, voire des essais sur du papier journal... J'ai enfin obtenu quelque chose d'acceptable.

Moi qui aime tant la couleur... Me voilà en pleine géométrie noire et blanche - crème en réalité.

De la couleur crème. De la crème! Mmmh, ce serait pourtant pas mal, de la crème couronnant une glace. De la glace rose... Ouh là! Si l'écrivain gourmand qui sommeille en moi se réveille et commence à délirer pendant mon travail, je risque le coup de gouge maladroit qui va annihiler tous mes efforts. Décidément, je suis loin de la paresse. Qui est le sujet du devoir. Il va me falloir emballer tout ça vite fait, et m'étendre dare-dare dans ma chaise longue, sur la terrasse... Et enfin profiter du soleil... Et m'endormir doucement au gré de songes inavouables et inavoués.

Enfin dare-dare! Seulement quand j'aurai rangé tout mon matériel...

Quand je vous disais que l'art est tout sauf une question de paresse!

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26 avril 2021

Le devoir du Goût des autres...

Comme M. Le Goût a accédé à ma suggestion d'utiliser une aquarelle de John Salminnen qu'il avait choisie pour illustrer un de ses articles... comme point de départ du conte du lundi (les Contes du lundi ...)  Je me devais d'essayer de "pondre" quelque chose (entre les préparatifs et les sacs de week-end ou plutôt, de mid-week...

AQUARELLE

John Salminen.

Je vous ai quelquefois parlé de cette fontaine.
Elle a retenu l’attention de John Salminen, (de Pivoine) et de votre serviteur qui a déjà tartiné sur le sujet.
Mais à vous, que dit-elle?
Quels souvenirs vous rappelle-t-elle?
Racontez à votre tour vos pérégrinations dans le dédale de votre mémoires.

Cette fontaine me fait penser à trois personnages...

L'héroïne. Belle. Blonde. Une chevelure couleur de miel mûr. Habillée de noir. Qui vit sagement. Sagement depuis la déchirure". Elle vit dans sa maison, dans la banlieue parisienne. La maison trop grande. Désertée - son fils, parti, avec sa compagne, loin, très loin. A Stanford. Sa fille en passe de s'en aller, elle aussi.Il y a son père, vieillissant... Qui la regarde parfois sans rien dire. Et soupire. Et puis, il  lui reste Pierre. Pierre, l'ami fidèle... Pierre qui voudrait plus, plus que cette amitié - affection - liaison mais sans passion. Christiane, elle, s'en satisfait. Mais pour le moment, elle est loin de la fontaine. Elle travaille. Mais sans passion. Elle s'occupe. Elle va, elle vient. Elle attend sans attendre. Je ne sais quoi. Elle s'accorde rarement le temps d'un peu profiter de la vie. Sauf aujourd'hui. Ce soir, son amie Isabelle l'a invitée à un vernissage... Elle a fini par accepter de venir. Qu'est-ce qu'elle va mettre? 

Le héros. L'homme grand, calme, d'apparence. Mais qu'on ne s'y fie pas. Cette âme est un volcan. Le feu couvant sous la cendre. Le héros se trouve justement à Paris, à l'occasion d'une vaste exposition, Paris - Berlin - Mokhba... Réunissant la crème des architectes, des urbanistes, et de sculpteurs à la renommée internationale. C'est la première fois depuis longtemps qu'il revient à Paris.

Il est grand. Très grand. Impressionnant. Un chapeau cache ses cheveux bouclés. D'un blond presque blanc. Blancs, en réalité. Il a tellement voyagé et travaillé qu'il n'a plus eu le temps de penser à Elle. C'est elle qui a rompu, il y a cinq ans. C'est long, cinq ans. Alors, il est parti.

Et ce soir, il y a ce vernissage... Le sien. Il a quitté les salons où tout l'accrochage et la mise en place se poursuit. Il se promène dans Paris. Il regarde la fontaine. Les jeux de l'eau, la transparence glacée. La couleur lumineuse et grise de Paris. La nuit, la mer, le fleuve, le soleil... Le soleil et la lune. Les contrastes. Et elle. Dont le souvenir revient le hanter, devant l'eau de la fontaine.

Enfin, il y a Isabelle. Le troisième personnage. Ce sont "ses" artistes qui exposent ce soir. Et parmi ces artistes, ces architectes, il y a lui. Aah! Difficile de résister au charisme de cet homme. Depuis qu'il est arrivé dans la capitale, elle ne l'a guère vu. Il a l'air de se désintéresser de son travail, maintenant qu'il n'a plus de prise sur lui. Il laisse faire les organisateurs. Les intermédiaires. A-t-il le trac?  Il  l'air d'attendre, elle ne sait quoi. Elle se regarde dans le miroir, (pendant qu'il observe les cercles concentriques dans l'eau de la fontaine...) Et elle espère. Va-t-elle téléphoner à Christiane? Elle n'en a pas beaucoup le temps. Et Christiane, qui est si sérieuse, si raisonnable, si "fidèle" à un souvenir... Isabelle a l'impression que son amie ne va pas la comprendre.

Une ville. Une place. A midi. En décembre. Solstice d'hiver. Solstice d'été... Une fontaine. Un miroir. Et trois personnages.

***

Et puis, il y a ces mots si simples, que le poète répète. Indéfiniment... Comme la voix monochrome du Choeur antique...

" A jeun perdue glacée
Toute seule sans un sou

Une fille de seize ans
Immobile debout

Place de la
Concorde
A midi le
Quinze
Août "

(Jacques Prévert, La belle saison).

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25 avril 2021

Demain, demain...

Il y a le Conte du Lundi.

Mais il y a aussi la route vers Hurtebise en avril... L'arrêt chez Pierson, pour le pain, les sandwiches et la tarte aux fraises.

Puis la Barrière de Champlon, la route vers Saint-Hubert. La route de Vaux-sur-Sûre, et la petite route vers le col de Hurtebise...

Beau temps pour les premiers jours de la semaine, mais pour la suite, je ne sais pas !

Et cette fois, je loge dans un ermitage - puisque la maison d'accueil est fermée, Covid oblige... On verra...

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13 avril 2021

Bruit

C'est trop bruyant aujourd'hui, 

Trop rtbf,  trop confinement hormis le bâtiment et le bruit, bruit bruit..

Trop de bruit.  Tout est fermé.  Pourquoi ne peut on pas dormir? (Elle disait dormir pour mourir). Ne plus entendre de bruit?  Il y a plus de bruit dans ma chambre que partout ailleurs.  J'ai mangé trop de sorbet framboises je suis malade. 

15 fantômes vont venir m'écrire qu'ils m'aiment et que je suis une belle personne... tu parles... non. Mais non. Je n'y crois pas,  je n'y crois plus.  Je n'y ai jamais cru. 

C'est les vacances,  c'est confinement. On ne dirait pas.  Ne peuvent ils pas attraper le covid et nous foutre la paix? Zut non. Ils vont encombrer les USI (970  lits, puis 907 puis 919...) 

Je dois arrêter.  J'ai eu trop de déceptions.  Je suis triste triste démotivée.  Ce sont de déceptions bien précises... 

Il n'y a plus de vivants. 

Nous sommes morts.

 

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08 avril 2021

Cette année-là

Cette année-là, dans un nouveau lycée... Dans un nouveau quartier d'Ixelles, que je connais un peu - pour y passer régulièrement quand je vais à la bibliothèque... Rue Mercelis. Et pourtant, ma mère trouvait ce lycée "mal fréquenté..." (par les élèves ou par les professeurs, communistes, socialistes, et anciens résistants ou enfants de résistants?) 

Ma liste de professeurs... A la rentrée 1972-1973.

Et leurs appréciations (et la mienne). Et je fais aussi mon auto-critique. 

En latin: Mme Liliane B*** :  elle ne me regarde pas avec une sympathie démesurée. Elle est très petite, je suis déjà très grande (même si je me plie pour paraître moins grande). La plupart des élèves ont deux années de latin derrière elle, avec deux heures par semaine (c'est le rénové). Moi, j'ai eu une sixième latine avec 9 heures de latin par semaine, et une cinquième (plus 1) avec 6 heures de latin et six heures de grec. Aïe. Le jour où je refuse de scander Ovide (parce que, en réalité, je n'ai pas appris mes vers, je suis donc en tort), elle devient rouge de colère, et elle m'en voudra toute l'année, voire, toute ma scolarité. Cela va devenir une guerre larvée - et je l'aurai deux années comme titulaire... 

Genre, en seconde et rhéto, j'avais TB à toutes mes interros (on disait des contrôles), et à mon élocution, crac! Elle me mettait un B ou un B+. Résultat, avec cinq TB et un B+, je récoltais un B+ au bulletin final... 

En grec: c'était sans doute une dame gentille. Mais je ne l'aimais pas trop. Evidemment, avec mon année d'avance, en grec, c'était difficile de me buser. Et nous avions cours le jeudi entre l'heure du midi. C'est la seule tranche horaire où on avait casé les latin-grec, au nombre de 5, ces dinosaures en mini-jupe... Jeans et tee-shirts rouges.

Ma titulaire était Mme Francoup ! (Je change le nom). Elle était aussi ma prof de néerlandais et ne m'aimait pas beaucoup. Je ne sais pas si c'est elle, ou la prof de grec, qui voulait être notre "amie". C'était mal connaître des adolescentes de 15 ans. Et elle n'habitait vraiment pas loin de chez moi... Au fait, lorsque, le dernier jour du voyage scolaire, je suis allée déclarer qu'on m'avait volé mon argent de poche (authentique, je n'avais plus 1 franc sur moi, j'ai dû taper les copines et leur rendre au retour - nouveau savon de mes parents...), elle m'a engueulée comme du pus...

Ma prof d'anglais me prenait avec quelques autres élèves, le samedi matin, pour nous faire rattraper notre retard d'anglais (moi et d'autres nouvellesnous n'avions pas encore appris cette langue). J'étais impatiente de parler anglais, tant mes parents étaient anglophiles ! Brittanophiles... Il n'y a pas eu de problèmes.

Ma prof de maths était géniale. Jeune, élégante, douce, elle expliquait bien et avec elle, les équations coulaient de source. Les homothéties et les heu, je ne sais plus comment ça s'appelait: (a + b) au carré = A au carré + 2ab + B au carré. Les produits remarquables? Passaient comme une lettre à la poste. Elle était enceinte, et à la moitié du second trimestre, nous avons eu un remplaçant. Tout à fait convenable. Pour la première fois, depuis le début de mes humanités, j'ai un un résultat honorable en maths.
Idem en physique... D'ailleurs, l'élégante Mme Cardel allait remplacer la préfète (dite "Je serai brève") l'année suivante et remettre les cinq dinosaures de latin-grec avec les élèves de latin-maths, en A. Et les meilleurs profs.  On a beau être en rénové... On met quand même les bons avec les bons.

Changement qui... Changea ma vie. 

Aïe, la prof d'histoire. Au début, j'ai brillé, pcq j'avais entendu parler du Carbone 14 et je l'avais mentionné. Puis, lassée de réétudier l'Egypte, l'Orient classique et la Grèce pour la deuxième fois, en trois ans, j'ai un peu lâché pied. Elle ne m'a pas ratée. La prof de néerlandais non plus... 

Et puis, il y a notre professeur de français. Au début, je suis comme toujours. Un peu distraite, un peu dans la lune, d'autant que nous avons des stagiaires qui défilent, mais j'aime la conjugaison, la grammaire, la syntaxe, l'analyse logique (j'adore jongler avec les couleurs et les rectangles), les dictées... Et les textes qu'elle donne sont intéressants. Certes, il y a toujours du La Fontaine (Le héron), et du Molière (le Bourgeois gentilhomme), mais la manière de présenter tout ça est "différente". Il y a aussi du Max Jacob, des phrases idiomatiques, des exercices d'intonation... Et Tristan et Yseult... Elle va littéralement m'extirper de ma "zone de confort". 

Je n'y aurais pas fait plus attention que cela si ses commentaires dans mes bulletins n'avaient été aussi dithyrambiques... Elle s'extasiait sur mes travaux écrits et mes rédactions, mais trouvait que j'aurais dû participer davantage en classe (ce sera son refrain pendant longtemps - j'étais aussi d'une timidité maladive, et chose bizarre, elle m'intimidait encore plus que tous les autres profs réunis). En même temps, remonter toute la classe pour aller au tableau faire un exercice et sentir son regard me suivre avec sympathie, me remplissait de bonheur. Un bonheur inconnu, car jamais aucun professeur n'avait fait attention à moi - sauf pour me réprimander. (Si j'excepte la maîtresse de la chorale au S-Coeur, deux ans plus tôt). 

Ici, Walrus placera son "Quoth the Raven" o;)

Malheureusement, elle n'était pas ma titulaire. 

Parce que à la première réunion des parents, ma titulaire, Mme Francoup, ne m'a pas ratée. Je ne sais pas ce qu'elle a raconté à mon père, mais il m'a passé un savon en rentrant, et je suis tombée des nues. J'étais heureuse, j'étais contente, et vlan ! Tout par terre .................  Il n'y est plus jamais retourné d'ailleurs.

Géographie... BIologie (la reproduction des amybes), je ne me souviens plus.

Gymnastique ! Ah ! C'était la cata... Je me suis retrouvée un jour, complètement bloquée, tétanisée, debout sur un plint, la tête en bas, les jambes contre l'espalier, incapable de redescendre. Ma nuque ne s'en est jamais remise... 

Quant à l'abbé, qui nous busait sur notre mauvaise connaissance de son adaptation des évangiles, quand je lui ai annoncé que l'année suivante, je passais en morale, il m'a dit "Aaah ! Ma fille ! C'est que le bon Dieu t'aura perdue..."  Je suis restée muette, mais en moi-même, je me marrais... Honnêtement, si j'étais Dieu.e, je m'intéresserais autant aux élèves de morale laïque qu'à celles qui suivaient un cours de religion en vidant des paquets de chips dans leur banc. Et en regardant Clo-Clo dans "Mademoiselle Age Tendre" et Podium !!!

L'abbè ! On faisait passer des petits mots écrits entre les bancs, avec assez d'ostentation pour qu'il réclamât qu'on lui donne le billet incriminé. Dessus, l'une de nous avait écrit "avez-vous vu les traces de pas au plafond?"  Eclat de rire général quand il levait la tête pour regarder le plafond (il avait le bon goût de rire aussi...)

Je me rends compte que dans ma liste, j'ai omis ma professeure de cuisine, Mme Cuitoux, que j'ai beaucoup appréciée (et ce fut réciproque), je suivais l'activité de cuisine régionale en parascolaire, le mercredi après-midi...  Au menu, brandade de morue, églises romanes, speculoos de St Nicolas, aligot, fenouil à la tomate, truffes au chocolat, etc. 

Quelle année ! Ah! Quelle année! J'étais entrée au lycée sur la suggestion de mon amie Hilde, 15 ans, comme moi, qui fréquentait l'académie de musique avec sa soeur cadette et un de ses frères. Mais elle était en A. Ma seule amie n'était pas dans ma classe... Normalement, on aurait dû se retrouver l'année suivante. Mais notre professeure de français commune lui a imposé un examen de passage et l'a busée (ce qui était cruel...)  et moi, j'ai réussi mes deux examens de passage (la mère de mon amie HIlde avait pourtant dit que deux examens de passage, c'était vraiment honteux!)  La vie nous a séparées.

Et pourtant, elles étaient vraiment gentilles, ces deux adolescentes. 

Musique : La petite fugue - Ma France - Birds on a wire.

Sans titre 1

05 avril 2021

Le devoir du Goût des autres...

Et voilà le Devoir pour ce Lundi de Pâques... N° 75...

quatre soeurs

Vous ne connaissez peut-être pas le jardin des Tuileries.
Il n’a pas changé depuis les années soixante et je le reconnaîtrais entre mille.
(...)
Que vous dit cette photo des années soixante ?
Elle me dit, comme le chantait Françoise Hardy « Tant de belles choses » ...
À lundi, vous avez sûrement quelque belle histoire à dire.

***

Juin 1966.

Des jumelles, leur petite soeur et une cousine.

Carole et Stéphanie viennent de terminer leur dernier examen écrit. Il fait chaud! C'était chaud, chaud, chaud aussi dans l'amphithéâtre où elles ont disserté toute la matinée. Elles s'octroient un mini-temps de repos, avant de reprendre le collier. Elles ont vraiment envie d'une limonade fraîche, comme celles qu'on vend à la sortie du Parc. Oooh! Le rêve...

Françoise, la cadette, dite Fanfan, ne connaît pas encore le stress du bac. Elle, ce sera pour dans deux ans. Elle a le temps. D'ailleurs, elle prend le temps et ses résultats ne sont pas parfaits. Elle est dans la moyenne, mais sans plus. Et aujourd'hui, elle est contente, car leur cousine est venue les rejoindre. En trempant leurs pieds dans l'eau, elles parlent déjà des vacances. Toute la bande se retrouvera en Savoie, dans le parc naturel de la Vanoise, dans la grande maison familiale... Fanfan a juste une envie, envoyer tout balader et dessiner. Et chanter. Et écrire... Au bord de l'Arc.

En écoutant son idole... Tous les garçons et les filles savent bien ce que c'est qu'être heureux... Et les yeux dans les yeux... Et la main dans la main... Ils s'en vont, amoureux... Sans peur du lendemain... Aaaaain... D'ailleurs, elle a déjà commencé à laisser pousser ses cheveux alors que Carole et Stéphanie arborent la coupe à la mode.

Carole est la plus sérieuse des quatre. Elle veut faire pharmacie, rien que ça...

Stéphanie est littéraire, vraiment littéraire, et hormis les Lettres classiques, point de salut! Seulement, elle ne sait pas vraiment si elle a envie de continuer à décliner du grec et du latin pendant des années, pour finalement devenir... Prof comme leurs profs. Elle a envie d'autre chose, mais elle ne sait pas vraiment quoi. Un tablier bleu, un col strictement fermé sous le menton... Ca ne l'inspire pas. Un Bailly, un Gaffiot qui pèsent une tonne. Phèdre et ses amours ampoulées, quand elle le vit, rougit et pâlit à sa vue. Et puis quoi encore?

La plus jeune, Solange, est admirative. Elle est en plein âge ingrat, alors que ses cousines sont belles comme des tubéreuses, belles belles belles comme le jour... Comme un parterre de juin. Bon. N'y pensons pas. Pour le moment.

Quand elles ont fini de se raconter leur matinée, d'imaginer le jour du départ prochain... A la maison, les tables commencent déjà à se remplir des effets à emporter dans les malles... Quand elles ont bien agité leurs pieds dans l'eau, elles se décident à se lever, se sécher les pieds, et en tournant la tête, elles voient quatre gars qui leur font face !

Mince alors! Pas de chance... Ils sortent des cigarettes, leur en offrent, Stéphanie est tentée (question de casser l'image de l'étudiante bien sage), mais Carole la regarde... Aïe, aïe, aïe. Eux aussi sortent de leurs salles d'examen. Ils ont vu ces quatre jolies filles, et ils ont envie d'oublier un peu les maths, les études d'ingénieur auxquelles leurs pères les destinent, les tonnes de pages à avaler... Et les taches d'encre sur les doigts.

On échangerait bien des numéros de téléphone, mais c'est Carole qui dit à l'un d'eux. "D'accord, donnez-moi votre numéro, vous..."  "On vous rappellera..."

Carole n'appellera pas. Stéphanie et Françoise le savent bien. Pourtant, un de ces garçons a l'air bien sympathique. Il regarde gentiment Stéphanie, en souriant, elle ne sait pas pourquoi, il lui plaît bien. Il lui plaît bien, il lui plaît bien... Et voilà qu'elle oublie le Bailly, la métrique, les esprits rudes et doux, les abominables discours de Démosthène et même les amours de Phèdre... Elle qui le vit, qui rougit, qui pâlit à sa vue...

Elle a un peu traîné, elle sourit au garçon, puis rejoint Carole, qui se toune vers elle et murmure... "Bon, allez, j'ai pris son numéro pour toi, il s'appelle Michel. Tu as de la chance ma vieille... Il compte aller en Lettres classiques l'année prochaine..."

Elles se sourient, contentes, complices. Doubles. Quoiqu'il advienne!

Paris est une fontaine de gouttelettes multicolores qui chante dans l'air victorieux du mois de Juin.

Dans les bosquets des Tuileries s'entremêlent la soie, les traînes et les crinolines de jadis, le claquement des Talons rouges et le rire emperlé des filles d'aujourd'hui! Leurs jupes courtes et leurs grands projets d'avenir. 

Posté par quartzrose à 05:07 - Commentaires [26] - Permalien [#]